Un peu d'on mais sans œufs.

Quelques mots pour Charlie

dans la catégorie Tranches de vie

CEUX QUI ONT LA GORGE TROP SERRÉE

Que ceux qui défendent soudain la liberté d'expression laissent à ceux qui ont la gorge trop serrée la liberté de ne pas s'exprimer. La douleur n'est pas une matière enseignée sur les bancs de l'école, et personne ne nous a jamais appris à la dompter pour en faire un petit chaton trop mignon qu'il suffirait de caresser pour le calmer quand il est en colère ; chacun s'arrange toujours avec sa douleur du mieux qu'il le peut. Il y en a qui ont besoin de parler, beaucoup, à toute vitesse, pour faire sortir ce mal qui les ronge de l'intérieur, pour fuir ce silence dont le gouffre s'ouvre sous leurs pieds et dans lequel ils ont peur de tomber. Il y en a qui ont besoin de prendre l'air, comme depuis que la douleur les en a privés ils n'arrivent plus à respirer ; ils marchent d'un pas aussi lourd que leur cœur dans le bois d'à côté, ils galopent autour d'un stade la nuit tombée en espérant qu'à force de tourner en rond ils arriveront à fabriquer une tornade qui aspirera leur mal-être. Il y en a qui ont besoin de laisser leur douleur sur le paillasson de l'entrée et de troquer leurs idées avec celles de leur voisin de palier ou celles de n'importe qui tant qu'elles sont sages et les laissent tranquilles, ils essayent d'en rire comme les lames de leur plancher sont déjà imbibées de leurs larmes trop salées, ils jouent à candy crush comme ils savent pourtant que les vies ne se cumulent pas que le monde n'est pas un gros bonbon rose, mais ils aimeraient pouvoir y croire encore un peu comme avant. Il y en a qui ont besoin de se taire et de tendre l'oreille pour écouter le silence derrière le brouhaha.

Et depuis mercredi, ceux qui ont la gorge trop serrée ne savent plus ce qui leur fait le plus mal. La barbarie de ces types remplis de haine qui ont confondu kalachnikov et crayon-mine, ou ces discours venimeux qui jaillissent de tous les côtés chaque minute. Et putain que c'est long une minute, depuis mercredi ; c'est des images choc des slogans qui claquent des gorges trop serrées qui craquent sous les draps et que le monde pointe du doigt parce qu'elles n'ont jamais appris à répandre leurs larmes sur le trottoir d'en bas. Et putain que c'est long une minute, depuis mercredi ; quand la minute de silence passée les langues se délient les cagoules valsent et que sous ce si bel élan de solidarité se faufile la haine d'une meute en pleine confusion. Et même si leur appartement reste propre à coup de troubles obsessionnels compulsifs et d'eau de javel, depuis mercredi ceux qui ont la gorge trop serrée passent pourtant toutes les minutes de leurs jours et de leurs nuits au-dessus de la cuvette des waters. Et si elles pouvaient parler les gorges trop serrées, elles hurleraient aussi fort que vous qu'elles ont mal, aussi mal que vous ; et elles tendraient leurs mains comme elles vous souhaiteraient pour cette nouvelle année de laisser votre haine désordonnée de côté, juste un instant celui d'apprendre à nous aimer avant de prononcer ces mots qu'on ne pense jamais vraiment quand c'est la colère qui les lâche en dérapant sur le verglas. Mais, depuis mercredi, ceux qui ont la gorge trop serrée ne parlent plus, comme ils ont perdu le sommeil et leur bienveillance.

LE TEMPS D'UN POÈME (simplement dire je t'aime)

Aujourd'hui le ciel s'est drapé d'un voile noir
Il n'était pas l'heure mais depuis mercredi
La pendule du monde s'emmêle les pinceaux
La nuit ne tombe plus elle est trop occupée
À éponger les flaques sur les trottoirs de la vie
À allumer des bougies sur le bord des fenêtres
Pour essayer de remplacer comme elle peut
Ce soleil amer qui ne veut plus briller

Ce matin encore le tonnerre gronde dehors
Et l'orage transi n'en peut plus d'éclater
Pour ne jamais couvrir le bruit en bas
Des bouches pleines qui crachent
Leur soupe froide et leur haine
Ce matin j'ai pris la liberté de fermer les volets
D'éteindre la télévision
De rendre à BFM iTÉLÉ et leurs copains
Ces images qui ne leur appartiennent pas
De débrancher mon PC
De laisser twitter gazouiller sans moi
Et ne plus avoir la force de liker l'inlikable
Ce matin j'ai pris la liberté d'avoir une pensée
Le temps d'un poème
Pour ces veuves en deuil qui ont perdu l'amour
Pour ces orphelins qui ont perdu leurs repères
Pour ces parents dont un peu de leur sang a coagulé
Parce que l'encre qui coule n'est pas passée
Elle s'est prise la paroi des ponts

Ce soir la terre n'en finit plus de trembler
Le séisme porte le nom de barbarie
Il est né mercredi pèse une tonne au moins
Et son premier cri s'est répandu depuis
Au-delà des murs de la maternité
Ce soir j'ai pris la liberté de couper le cordon
Qui me relie à ce monde qui m'a donné la vie
Mais était trop occupé quand j'ai grandi
Et qui n'a pas vu depuis
Comme je ne lui ressemble plus
Ce soir j'ai pris la liberté d'enfiler des boules Quies
Pour essayer de trouver le sommeil
Les mots et encore un peu de bienveillance
Là où sa bêtise fait trop de bruit
Ce soir j'ai pris la liberté de lever les deux pouces
Le temps d'un poème
Pour ces hommes courageux qui ont sauvé des vies
Pour ces femmes fragiles qui ont pris la parole
Pour Charlie que si j'avais eu les couilles d'être lui
J'aurais sans aucun doute fait beaucoup plus
Que lever le pouce et écrire un poème

L'hiver est en retard il boycotte 2015
Il fait si doux dehors et mon écharpe m'étouffe
Il fait si froid dedans mais le plaid est mouillé
Laisse tes mains sur mes hanches
Sur mes oreilles mes yeux mais pas ma bouche
Cet hiver j'ai pris la liberté de me blottir contre tes bras
De lever le doigt celui du milieu à la vie
Qui a inondé tant de fois notre appartement
En nous collant sa colère et ses tsunamis sous le nez
Comme on n'a jamais quitté le radeau
Comme on ne l'abandonnera toujours pas
Aujourd'hui que le tonnerre gronde fort dehors
Et que la foudre ne sait plus contre qui se tourner
Cet hiver j'ai pris la liberté de simplement dire je t'aime
Le temps d'un poème
À ces yeux qui ne m'ont jamais laissée me noyer dedans
À ces bras si douillets qui m'ont toujours rendu ma liberté
À cette voix du bas qui résonne dans le silence
Et qui donne toute sa force à notre duo
Surtout quand il n'en peut plus


LES GENS QUI SOUFFRENT (sont chiants à mourir)

dans la catégorie Fragments de quotidiens

les gens qui souffrent regardent passer les nuits
comme les vaches regardent défiler les wagons
ils ruminent un air de blues dans les draps du désespoir
et comptent les moutons qui se jettent sous le train
les gens qui souffrent ne font jamais partie du voyage
mais arrivent toujours en avance au rdv du petit jour
ils traînent leurs guêtres leurs cernes et leurs doutes
le long d'un quai où personne ne les attend jamais

les gens qui souffrent ont perdu leur mémoire
dans des tranchées aux silences trop lourds à porter
ils ont perdu les codes les clés les petites roues les bouées
et leurs tartines tombent toujours du côté beurré
les gens qui souffrent gueulent à tort et à travers
ils parlent de suicide comme ils parlent d'amour
ils s'affament bouffent à tous les râteliers de la vie
et puis se font vomir au-dessus de la cuvette des waters

les gens qui souffrent écoutent siffler les jours
comme une gueule de bois qui n'en finit plus
ils réclament les mains du monde pour éloigner
ce putain d'acouphène qui leur tient compagnie
les gens qui souffrent ne savent plus n'ont jamais su
d'où vient ce bruit qui cogne si fort et tellement faux
du monde autour du vide dedans ou de tes gros sabots
qui résonnent contre le bitume et font rire les bovins

les gens qui souffrent ont perdu leur sourire
et à force de faire gaffe de ne pas faire de bruit
ils ont oublié comment on faisait pour rire de tout
avec n'importe qui ou dans le creux de tes bras
les gens qui souffrent ont oublié leurs rêves
comme ils ont laissé la réalité glisser dans la rigole
un jour qu'ils faisaient la manche dans le noir
à troquer une certitude contre une chemise froissée

les gens qui souffrent ont des courbatures partout
aux jambes de marcher pour n'arriver nulle part
à la langue de claquer pour ne jamais rien dire
au cœur de battre beaucoup trop fort pour s'arrêter
les gens qui souffrent sont chiants à mourir
j'ai mal et j'voudrais pas que t'en crèves avant moi
avec tes plaies que mes doigts n'ont jamais su panser
avec mes mots méchants que ma bouche ne mesure plus


LE PETIT CHAPERON ROUGE

dans la catégorie Fragments de quotidiens

lâchetonpanieretprendsmamain

à quoi bon construire des châteaux de sable et puis sauter dessus à pieds joints
à quoi bon devenir adulte et perdre ses rêves d'enfant le long des tranchées
à quoi bon voler des baisers tendre l'autre joue faire l'amour sur les champs de bataille hurler de plaisir à quoi bon réveiller ces fantômes qui n'ont rien demandé
à quoi bon enfiler le slip de superman à quoi bon en avoir l'air mais pas la chanson
à quoi bon jouer la Castafiore alors qu'on sait pertinemment qu'on n'a jamais su casser que les oreilles de ce monde qui s'en fout de cette foule qui s'enfuit
à quoi bon semer mille et un mots si le vent ne les porte jamais plus loin que ce verre à moitié vide qui termine systématiquement sa course sur les lames de mon plancher

il y a des chaines fixées à mon tapis volant un bouchon vissé sur la lampe de mon génie du scotch brun collé sur les lèvres de mes envies des nuages gris suspendus à mes mille et une nuits - il y a toi qui étouffes sous ces relents de colle Cléopâtre
il y a des coups de canif dans ces promesses que l'on ne s'est jamais faites dans ces contrats que l'on n'a jamais signés dans ces draps sous lesquels on ne s'est jamais enfouis - il y a des coups de Tipp-Ex sur ces souvenirs dont le temps m'a dépouillée
il y a des noyés qui flottent dans mes bains de minuits des crucifiés accrochés aux murs de mon salon des pendus qui défient l'apesanteur sous le plafond de ma chapelle Sixtine il y a des fuites de larmes du sang coagulé au bord de mes nuits
depuis que ta bouille de môme a osé ce premier pas dans la forêt des mal aimés
cette forêt en laquelle on ne pénètre que sans carte ni boussole ni GPS configuré

à quoi bon avoir foulé les sentiers de cette forêt avoir joué les explorateurs courageux mais pas téméraires surtout pour fuir les bêtes sauvages l'obscurité ou ce bout d'on qui nous faisait en réalité bien plus peur
à quoi bon avoir rejoint la clairière s'être laissés aveugler par la lumière avoir brandi à l'assistance complètement nue ce sourire qui n'y avait jamais réellement cru
à quoi bon avoir évité de justesse les roues de ce bus à quoi bon avoir retenu par faiblesse la lame de ce couteau qui a esquissé un sourire sur un sein gauche
à quoi bon avoir oublié d'armer le pistolet avant de presser d'un air déterminé sur la détente à quoi bon avoir rendu au haricot le contenu de l'armoire à pharmacie
à quoi bon avoir porté ce premier cri être revenu à la vie si c'était pour vous laisser, ta bouille de môme toi et tes pas de trop, vous perdre dans la forêt des mal aimés

il y a ton corps blotti dans le coin de cette pièce beaucoup trop peuplée ton ombre qui s'agite derrière la flamme de la cheminée ce premier pas qui te fait bien trop peur
il y a ces mots qui ont des choses à dire ces mots que ta bouche retient ces mots qui hurlent s'agitent à l'intérieur ces mots que tu laisses parfois glisser sur le papier glacé
ces mots qui bousculent les rêves d'une gosse qui réveillent le palpitant d'une amoureuse trompée qui comblent le vide sous les pas d'une condamnée oubliée
il y a cette copie double bleuie par tes lettres rondes qui se prennent les angles il y a ce tr0u où tu enterres les contes de fées les princes charmants les champs de blé
il y a ce premier pas qui me retient de l'autre côté tes sentiers que je n'ose pas fouler ce torrent agité qui coule dans tes veines que mon silence a peur de troubler

faites taire ces bouches et leur brouhaha indigeste ces bouches qui ne se tordent pas qui n'ont rien à faire claquer entre leur langue et leur palais ces bouches qui n'ont que le vide à glisser entre leurs dents du bonheur
fermez ces yeux dont les larmes perlent un peu trop fort et sèchent beaucoup trop tôt
dites aux sages de baisser leur doigt laissez les fous montrer leur cul
dites pardon à mon arrière-grand-mère si je n'ai pas pleuré à son enterrement dites-lui que oui j'ai un cœur et un baquet de larmes au grenier mais que les liens du sang ne font pas tout dites à mon père qu'il n'y a pas mille et une façons d'aimer
laissez ma voix se casser ma vue se troubler mon cœur battre un peu trop fort mes larmes couler à flot laissez mon corps se raidir ma bouche hurler aux bêtes sauvages et à l'obscurité le nom de celle que ma mémoire n'a jamais enfouie dans la forêt

laissez mes oreilles ne plus entendre les je t'aime de mon bien aimé laissez mes yeux baisser les paupières ne plus voir les petits bonheur sur mon plancher
laissez-moi ne plus sourire laissez mes dents ne pas montrer patte blanche
laissez ma bouche se tordre laissez ma rage claquer entre ma langue et mon palais laissez mes dents retenir les peurs et les angoisses de cette sœur que je ne suis pas
laissez mon corps se blottir dans le coin de cette pièce beaucoup trop peuplée laissez mon ombre s'agiter derrière la flamme de la cheminée laissez mes larmes monter laissez-moi abandonner à elle ce premier pas que je n'ai jamais fait laissez ma vie s'arrêter à l'heure où j'ai retrouvé sa bouille de môme qui a grandi
laissez ma bouche retenir ce premier cri laissez mes émotions hurler s'agiter à l'intérieur et puis laissez ces mots maladroits glisser sur le papier glacé

*Laura*


PASSE-MURAILLE

dans la catégorie Vases communicants

Pour sa douzième participation aux vases communicants, c'est avec un grand plaisir qu'un peu d’on mais sans œufs accueille, pour le mois de septembre, Angèle Casanova.

Désolée à elle pour la poussière par ici, et à vous qui passez encore par là et n'y trouvez plus grand chose à vous mettre sous la dent. Je suis partie sans un mot, ai laissé cet endroit à l'abandon sans explications. N'en ai d'ailleurs même pas sur moi pour tenter de me défendre. Mais je repasse pour l'occasion et, espère en trouver d'autres, d'occasions, et peut-être retrouver ma place ici... Advienne que pourra !

Le thème que nous avons choisi - parce que nous vivons toutes les deux dans sa cité - est "Le Lion". Aussi, nous nous sommes frottées à la crinière du roi des animaux - et même pas peur ! Vous découvrirez ici son texte qui m'a énormément plu comme me plaît énormément sa plume, et qui aujourd'hui, d'en bas, de loin mais pas tant que ça, esquisse les contours de ce Lion qui veille tandis que ses mots éveillent. Et vous trouverez ma Ronde de nuit et mes mots qui ne savent plus rugir chez elle.

Donc, place aux mots d'Angèle (que je remercie) :

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Tapi à flanc de colline, il veille. Sur rien. Pour rien. Car il n’y a plus personne à défendre. Ici. Dans le creux de cette plaine. Entre les murs de cette citadelle. Plus personne. Pour chanter. Vive la France. A bas les Boches. Alors il disparaît. Peu à peu. Du paysage.

La première fois que je viens Place d’Armes, je ne le vois pas. Pourtant, il est là. Enorme. Mais non. Quand on me demande ce que j’ai pensé du lion, je dis. Je ne sais pas. Je ne l’ai pas vu.

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Plus tard, on me le montre, et je me demande comment j’ai pu ne pas le voir. Il me semble qu’il fait un gigantesque trou dans le paysage. Peut-être est-il le symbole de ma qualité d’étrangère éternelle. Voir le lion, le visiter, c’est admettre. Être venue. Ici. Habiter. Ici. Et même. Au-delà. Habiter. Quelque part.

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Persistant dans cet exil volontaire, un peu absurde, je m’écarte du lion. Je le toise du coin de l’œil. Je lui souris parfois. Mais je ne monte pas là-haut. Jamais. Je le regarde comme quelque Parisien la Tour Eiffel. Avec respect. Avec agacement. En gardant mes distances. Avec ce lieu. Avec celle que j’y deviens. Malgré moi. Par une contamination insidieuse. Qui ouvre mes o finaux. De plus en plus. Jusqu’au ping pong. Et voit disparaître. Mon accent. Qui change. De jour en jour. Malgré mes efforts. Constants. Pour rester. Fidèle. A eux. Ma famille. Mes disparus.

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Que sont les vases communicants ?

A l’origine du projet, deux hommes : Jérôme Denis (Scriptopolis) et François Bon (Thiers-Livre). L’idée de départ : le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d’un autre. A charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement…

« Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre. »

Merci à Brigitte Célérier qui tient à jour, mois après mois, un blog sur lequel vous pourrez découvrir l’ensemble des rendez-vous des vases communicants.


L'attente

dans la catégorie Vases communicants

Pour sa onzième participation aux vases communicants, c'est avec un grand plaisir qu'un peu d’on mais sans œufs accueille, pour le mois de juin 2014, Êve De Laudec.

Le thème que nous avons choisi - ou qui plutôt s'impose à moi en ce moment est celui de l'attente. Aussi, Êve et moi avons décidé de nous enliser ensemble... Vous découvrirez ici son texte qui m'a beaucoup touchée ; ses mots justes qui sont ceux que moi-même je n'arrive plus à poser depuis des mois, prisonnière de ma propre attente muette. Et vous trouverez mes Destinées latentes chez elle, sur l'emplume et l'écrié.

Donc, place aux mots d'Êve (que je remercie) :

Je ne sais pas pourquoi, ni qui ni comment, mais j’attends.
Enfin, j’attends, c’est beaucoup dire, je suis en suspension, en ouverture, en réception, en Ô, si un simple clin d’œil me faisait signe, en passant, un passant, peut-être, mais il faudrait que je sois dans la rue, ou ailleurs dans un lieu où ça passe, et pas seulement le temps qui passe et que je retiens fortement serré contre moi, il se débat, je n’ai plus beaucoup le temps d’attendre quand qui quoi…
J’attends sans coulant sans passant, dans où personne ne vient, dans où rien ne chante ni ne pleure ni ne parle ni ne bouge, dans où j’attends.
Attente macrophage, nourrie de toutes les phases, plus j’attends plus j’attends et moins je sais qui comment pourquoi.
Dans l’attente, le pire c’est la fixité, l’abandon du mouvement. Figée, figée, plus de respiration, immobile sans début, sans fin, un état.
L’important n’est pas d’attendre, quelque chose, quelqu’un, un sourire, un paquet poste, un jour, un évènement, le déluge qui finira par arriver, du moins le croit-on, l’espère-t-on, le redoute-t-on. L’attente n’est pas liée à son objet, elle est en soi léthargie épaisse, visqueuse, comme la bave mica de l’escargot sur le bitume un jour de pluie. Elle a sa propre existence. Elle est apathie envahissante, collée serrée, collet ferré, étrangle idée, étouffe pensée, second état, pointillé sans apostrophe, en basse tension. Elle chape ouateuse d’où l’on ne s’échappe pas.

J’ai tendresse pour une fillette de 13 ans qui attendait

L’attente de la vie
Pour atteindre la mort
L’attente de faire des bulles
Et de les voir crever
L’attente dans l’angoisse
Appréhender l’attente
L’attente de voir couché
Le soleil qui s’élève
L’attente perpétuelle
Des heures sur le cadran
L’attente de briser
Les vitres des fenêtres
L’attente d’un orage
L’attente d’un sourire
L’attente dans son corps
Et les poings sur les tempes
L’attente d’espérer
Après le désespoir
L’attente désespérée
De l’espoir reperdu
L’attente de l’ivresse
Devant un verre de larmes
L’attente de comprendre
Pourquoi l’on est captif
Et de guetter le vent
Avant de s’évader
L’attente du bonheur
Qui fuit entre les doigts
L’attente de pouvoir
Quand on ne peut attendre

Toi, qu’attends-tu ainsi ?
Rien. 1963

2014. Elle attend toujours.
Elle ne sait toujours pas ce qu’elle attend, sinon le rien.
Elle a juste pris conscience que son attente du rien, c’était déjà quelque chose, et qu’elle vient de dépasser l’attente.
Peut-être peut-elle maintenant vivre, sans attendre.


Que sont les vases communicants ?

A l’origine du projet, deux hommes : Jérôme Denis (Scriptopolis) et François Bon (Thiers-Livre). L’idée de départ : le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d’un autre. A charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement…

« Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre. »

Merci à Brigitte Célérier qui tient à jour, mois après mois, un blog sur lequel vous pourrez découvrir l’ensemble des rendez-vous des vases communicants.


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