Un peu d'on mais sans œufs.

Un samedi de rien du tout

dans la catégorie Parenthèses nocturnes

Bip. Bip. Bip. Dix heures trente. Le réveil résonne dans toute la pièce, pour la énième fois depuis huit heures. Bip. Bip. Bip. Il crie, s’époumone pour tenter de rendre au monde un petit corps enfoui sous une couette chocolat. Biiiiiip. Biiiiiip. Aucune réaction, pas la moindre paupière qui tenterait un premier battement. Soudain, un doute plane. D’ordinaire, il ne rencontre jamais de difficulté à sortir du lit sa voisine de nuit. Au contraire, à peine émet-il sa première note, que cette dernière bondit aussitôt et l’effleure pour le remercier. Mais à chaque fois qu’il a dû hurler ainsi, sa vie a été menacée par une claque maladroite. Bip. Bip. Mais, d’un autre côté, s’il préférait maintenant le silence, est-ce que ce ne serait pas pire ? Il pourrait terminer dans la poubelle de la pièce voisine. Et Dieu seul sait ce qu’on leur réserve, à ceux qui finissent là-bas… Biiiiiip. Biiiiiip. Ah, une paupière se soulève douloureusement. Une main sort subitement de sous la grosse couette chocolat et, vlan, s’écrase contre lui. Bip.

Pauline se frotte les yeux, éblouie par le rayon de soleil qui l’accompagne depuis un moment. Merde, déjà dix heures. Tant pis pour le rendez-vous chez le dentiste, de toute façon elle n’était pas d’humeur à se faire torturer ce matin. Elle rappellera, lundi. Vraisemblablement, son humeur n’est à rien du tout ce matin. Comme tous ces matins où l’on émerge le moral en berne, sans savoir pourquoi. Et que la journée s’annonce juste bonne à courir s’enfiler sous la grande couverture en patchwork, à engloutir frénétiquement séries TV et chocolat. De grands cernes sous les yeux, Pauline se dévisage à peine dans le miroir de la salle de bain. Elle bondit sous la douche, enfile un pantalon de jogging et un large pull de Chéri, avant de plonger sous la grande couverture sur le canapé du salon. Ce sera un samedi de rien du tout.

La journée file, et l’aiguille de la pendule du salon semble avoir entamé une course effrénée. Bip. Bip. Bip. Le téléphone portable éclaire l’arrivée d’un texto. Elle tend lentement la main et le saisit douloureusement. C’est Chéri. Coucou... Juste pour te rappeler que Fred et Aline viennent pour l’apéro. A ce soir, je t’aime. Son bras retombe lourdement sur le canapé crème. Merde, l’apéro. Adieu, samedi rien du tout. Adieu, tendre solitude. Adieu, exquis silence. Pauline quitte avec peine sa grande couverture en patchwork pour tenter une sortie vers le monde extérieur. La petite Twingo rouge file à toute allure vers le Super U le plus proche, pour chercher de quoi enivrer ses convives imposés. Puis en rentrant, elle tente une nouvelle incursion dans la salle de bain. Se débarbouille, enfile des bas noirs, sa petite robe noire qui l’accompagne à chaque soirée, et cerne son regard d’un mascara noir. Et elle a beau déposer sur son visage son masque de contes de fées, elle est déjà en deuil.

Bip. Bip. Bip. A peine prête, voilà que déjà retentit la sonnette de la porte d’entrée. Elle descend à toute vitesse les escaliers du petit duplex et se plante de l’autre côté de la porte. Sourire ajusté, tout ça, tout ça. La poignée descend, la porte s’ouvre grand. Bonsoir Pauline ! clame le type qui lui tend à bout de bras un bouquet de roses blanches. Merci Fred, entre, je t’en prie ! bougonne malgré elle Pauline. Et le type, ne distinguant pas sa moue, entre l’air enjoué. Et, aussitôt, file se vautrer sur le canapé crème. Et il la toucherait presque, la grande couverture en patchwork. SA grande couverture en patchwork. Pauline l’agrippe vite et la replie pour la ranger. Tu veux boire quelque chose ? L’intrus se redresse et affiche un large sourire. Forcément, il veut boire quelque chose. Il n’est d’ailleurs peut-être venu que pour ça. Entre eux deux, l’entente ne s’est jamais faite. Elle l’accueille comme un collègue de Chéri, par politesse, et par respect. Mais elle n’y peut rien, elle ne le supporte pas. Toute sa personne. Son air arrogant, sa fausse bienveillance, et, surtout, surtout, sa connerie.

Bip. Bip. Bip. Ouf, la sonnerie qui retentit vient de la sauver d’un tête-à-tête hasardeux. Je vais ouvrir et je te ramène un verre. Tout en prononçant ces quelques mots, les jambes de Pauline l’emmènent vers la porte d’entrée. La poignée descend, la porte s’ouvre grand. C’est Chéri et Aline. Bonjour mon Ange, tu vas bien ? Elle esquisse une moue. Nous on est vanné, tu nous apportes un petit quelque chose pour nous détendre ? Merci mon cœur. Dit-il en rejoignant, avec sa suiveuse, le premier intrus sur le canapé crème du salon. La deuxième moue, comme la première, sera passée inaperçue. Elle ouvre le frigo, sort la bouteille et les verrines qu’elle a préparées et avance mollement, un sourire ajusté aux lèvres, pour rejoindre les squatteurs du salon. Elle l’endosse à merveille, ce rôle de maîtresse de maison.

Les verres se remplissent, se désemplissent, se re-remplissent, et cætera. Les verrines se vident, sans aucun merci, sans aucune esquisse de compliment. Pauline se dit qu’elle aurait mieux fait de sortir un paquet de cacahuètes. Et ça parle de boulot. De collègues. De clients. D’histoires entendues à la machine à café. De ragots. De bla. Et bla. Et blablabla. Ni les verrines, ni son sourire, ni sa jolie petite robe noire n’auront fait effet. Ils ne semblent d’ailleurs plus exister ce soir. Soudain, les yeux de Fred se lèvent en sa direction, et ces mots qui n’auraient jamais dû sortir de cette bouche, rouvrent en elle une petite boîte dorée. Pareille à celle de Pandore, c’est la boîte de Pauline qui, s’écrasant à terre et s’entrouvrant, réveille en elle les maux latents d’un passé à fleur de peau. Le regard de Pauline se voile. Sa tête se tourne vers le néant. Son sourire s’efface. Son cœur balance contre l’abîme. Pauline n’est déjà plus là, enfouie sous ces bla, et bla, et bla.

Sous ses pieds, le monde dévale. Enivrées par ce vin millésimé, les convives semblent la narguer, suspendus au plafond. Peu à peu, sa porte blindée se referme sur le monde extérieur. Peu à peu, ses pieds s’enlisent en un bac à sables mouvants. Et bla. Et bla. Et blablabla. Et ça parle de Violaine qui est en congé maladie, pas en forme du tout. Et ça la plaint, et ça la comprend, parce que ci, parce que ça. Pas comme cette silhouette de Pauline qui s’efface devant leurs yeux. Cette Pauline qu’on ne voit plus. Cette Pauline qui n’est déjà plus là. Si elle ne l’a jamais été, en réalité. Cette Pauline dont le corps se débat à présent et qui fait de grands gestes. De grands gestes de Je suis là, de Sauvez-moi, de Laissez-moi plonger dans la grande couverture en patchwork, de bla, et bla, et blablabla.

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Nouvelle également publiée sur la revue littéraire en ligne Le chat qui louche.


L'Absent (II)

dans la catégorie Pauses gribouillages

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La bourrasque

dans la catégorie Labyrinthe exigu

Sur le pas de sa porte, j’ai pressé sur la sonnette. Sûr de moi, comme jamais. Parce que rien, dans la vie, ne m’était jamais apparu si nettement que ce matin. Après des semaines pétries de doutes, de un pas en avant et trois pas en arrière, à peser le pour et le contre en une lutte sauvage, l’évidence m’avait sauté à la figure au réveil : pour sortir de ce tunnel sombre, il nous fallait poser le point final de cette histoire. Il nous fallait rompre.

Devant la porte fermée, et dans le silence quiet d’un nouveau jour qui se lève, les mots semblaient danser en moi une valse harmonieuse dont le moindre pas était calculé au millimètre près. A ce moment-là, je n’étais plus que le canevas de ce discours dont chaque respiration avait été choisie avec justesse. Chaque idée sautillait devant mes yeux, en rouge, soulignée, et chaque mot-clé s’animait sous un jaune éclatant. Rien, à cet instant, n’aurait pu me faire dévier de ce chemin scellé, ni empêcher ces mots de s’élancer enfin.

La porte s’est entrouverte, laissant apparaître celle à qui mon exposé était destiné. Plus belle que jamais. Ne me laissant pas décontenancer, j’ai amorcé mon laïus. Parler. Quotidien. Accumulation. Manies attachantes. Factures. Défauts insupportables. Reproches. Ta mère. Infantiliser. Avant. Laisser-aller. Plus rien à se dire. Au fur et à mesure que je sentais, impuissant, ces mots-là sortir de ma bouche, je distinguais son visage se décomposer insensiblement. Comme autant d’incompréhensions auxquelles je ne laissais pas même le temps de prendre vie. A cet instant-là, je crois que je ne comprenais plus moi-même ces mots qui lui montraient les dents, bien que remâchés depuis des semaines.

Sur le pas de sa porte, une larme s’est mise à couler le long de sa joue, et, comme une bourrasque, a renversé à terre le sac de certitudes que j’avais sur le dos. Et j’ai senti, monter en moi, dans le creux de mon ventre, dans mon estomac, le long de ma gorge, contre mon palais, une boule. Une boule gênante qui a fini par éclore contre mes lèvres fébriles. Et trois mots, trois mots impromptus, ont flotté dans l’air un instant, une éternité. Je t’aime.

Nouvelle contribution chez les Impromptus Littéraires.
Thème : "La pièce en trop".


Les mains sales

dans la catégorie Parenthèses nocturnes

Voilà déjà une heure que l’eau du robinet ruisselle sur ses avant-bras. Que le savon glisse, infatigablement, sur sa main gauche, sur sa main droite. Que le grattoir de l’éponge use, frénétiquement, l’épiderme de ses doigts emmêlés. Une heure déjà que la belle souillée tente de se délester des impuretés qui semblent imprégnées au creux de ses mains. Alors elle frotte, fiévreusement, décape, furieusement, celles jadis si douces. Presque à vif, elles pleurent, ses martyres abrasées. Elles pleurent vermeil. Et, au fond du lavabo, se mêlent un instant les larmes du robinet à celles de ces deux mimines harassées. Et sans remords aucun, les yeux de la belle les observent, s’emmêlant, tournoyant tout au fond avant de plonger dans le siphon.

Mais elle a beau frotter du mieux qu’elle le peut, ses deux effrontées semblent toujours aussi sales. Et elle a beau savoir que ni l’eau, ni le savon, ni le grattoir ne pourront les libérer de ces stigmates, elle s’acharne. Encore. Toujours. Demain, tout redeviendra comme avant. Demain, ses mains seront à nouveau douces. Demain, à nouveau elles combleront quelques corps fatigués. Parce que la belle est masseuse. Travaillant depuis cinq années dans le même salon, elle a même un certain succès auprès des habitués, qui ne tarissent pas d’éloges à son sujet. Elle a, paraît-il, des mains de fée, et un doigté magique. Et de ses deux petites fées, elle en prend grand soin. Enfin, prenait. Pour ne jamais écorcher aucun grain de ses peaux qu’elle enivre chaque jour. La magicienne, on l’appelle.

Mais depuis une heure déjà, la magicienne a perdu ses mains de fée, et son doigté magique. Elle n’a même plus rien d’une magicienne et semble bien incapable de faire quoi que ce soit de ses deux protubérances décharnées. Elle leur en veut. A un point inimaginable. A ces deux mains qui viennent de tout gâcher. De la souiller pour l’éternité. Elles ont commis l’irréparable. Elle ne voulait pas. Elles l’ont forcée. Comment c’est arrivé, elle ne s’en souvient plus très bien. Bien que depuis, des bribes de souvenirs semblent remonter à la surface du lavabo. Il y avait lui. Son complice dans la vie. Son mec. Là, dans la rue. Sur le trottoir qui fait face au salon. Elle avait esquissé un sourire en l’apercevant par la vitrine et lui avait fait un signe. Mais il ne regardait pas de son côté. Son regard semblait perdu contre un horizon lointain. Et puis. Et puis, il est apparu l’autre. L’autre mec. Qui s’est approché de son mec à elle. Et puis. Et puis, ces deux mecs-là se sont retrouvés face à face. Ils se sont étreints. Et se sont embrassés. Et elle. Elle est restée là, tel un mannequin sans vie, derrière sa vitrine.

Terrassée, elle n’a rien fait. Mais ses mains ont pris le relais. Elles ont dû attraper une paire de ciseaux. Ou quelque chose comme ça. Et ont forcé ses deux jambes à entamer une course qui l’ont portée vers eux. Ces deux mecs enlacés. Elles n’ont probablement pas vu la tête du premier mec blanchir tout à coup. Ne l’ont peut-être pas entendu lâcher un cri. Ni celle du second mec étouffer un sanglot. Quand, comme folles, elles ont enfoncé l’arme. Encore. Et encore. Dans le vide. Dans le vent. Dans la poitrine du premier mec. Dans la jambe du second. Dans la folie. Dans le désenchantement. Et puis, elles ont dû lâcher cette arme de rien du tout, quand le corps du premier type est tombé. Que le corps du second s’est agenouillé à ses côtés. C’est à ce moment-là. Rien qu’à ce moment-là. Que la belle a dû se réveiller. Enfin. Trop tard. Avec ces deux criminelles pendues au bout de ses bras.

Elle ne voulait pas. Elles l’ont forcée. Qu’elle a bredouillé avant de courir, vite, loin, ailleurs que là. Et voilà déjà une heure qu’elle tente d’effacer tous ces relents insolents. Le savon et le grattoir entre les mains. Ces deux mains qui ne seront jamais plus ni douces ni féeriques. Ces deux mains qui n’enivreront jamais plus aucun grain. Ces deux mains qui ne seront plus jamais que lourdes. Ces deux mains dont elle doit se débarrasser. Là. Tout de suite. Pour faire taire cette voix qui hurle en elle depuis tout à l’heure. Des meurtrière ! Des coupable ! Des lendemains trop lourds pour son frêle corps. Pour ne plus voir celles qui viennent soudain de faire basculer son destin. En lui ôtant son mec. Son prince charmant. Son travail. Son unique passion. Sa vie. Son conte de fées. A elle.
Miroir.jpg Alors, elle prend enfin son courage à deux mains. Ferme le robinet pour qu’enfin il arrête de pleurer. Lui. Et d’un pas lent, descend à la cave. Là où gisent d’innombrables objets chinés par feu son mec dans quelque vide-grenier. Ces objets amassés à qui jamais personne n’avait réellement rendu la vie depuis. Des vieux meubles. Des vases ébréchés. Des boucliers rayés. Des tableaux tachés. Des lampes courbées. Des livres jaunis. Des bijoux sortis d’un autre temps. Un autre temps. Et, tout au fond, derrière une étagère, une vieille guillotine rouillée. Pourquoi, comment elle était arrivée là, elle croit ne jamais l’avoir su. Peut-être qu’elle n’attendait qu’elle, et ce jour-là. La belle la rejoint et, en sa direction, tend ses deux mains. Bientôt, ce cauchemar sera enfin terminé. Bientôt, débarrassée de ces deux tueuses, sa vie pourra à nouveau reprendre son court. Et lui. Lui, il sera là. Comme avant. Sans cet autre mec. Sans cri et sans reproche. Avec de l’amour. Juste de l’amour. Lui. Et elle.

Tchak.

Nouvelle également publiée sur la revue littéraire en ligne Le chat qui louche.


Sénescence

dans la catégorie Labyrinthe exigu

Chère vie, j’exige une trêve
A cette plaie dont je crève !
Naïvement, Monsieur rêve
Et de l’existence fait grève

Le monde est un cruel songe,
Rides et arthrite que mensonges !
En l’irréel, Monsieur plonge
Loin de ce mal qui le ronge

Ce n’est là qu’un cauchemar :
Je n’suis pas déjà vieillard !
Monsieur largue les amarres
De l’autre côté du miroir

Nouvelle contribution chez les Impromptus Littéraires.
Thème : "La rime en rêve".


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